Quand les personnalités politiques se prennent pour des écrivains

21 février 2022by Margaux Chatillon0
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Quand les personnalités politiques se prennent pour des écrivains ou comment cultiver son image à moindre frais ?


« Bonjour, je suis Nicolas Sarkozy et j’ai le plaisir de lire Le temps des tempêtes, pour Audible ». C’est par ces mots, devenu viraux sur la toile, que l’ancien président de la République interjette des potentiels consommateurs de service de lecture dématérialisé. Loin de questionner la présence d’un ancien chef d’Etat dans une réclame publicitaire, intéressons nous plutôt à l’existence même de cette publicité.

Stendhal écrivit dans Le rouge et le noir, cette sentence toujours d’actualité : « La politique est une pierre attachée au cou de la littérature, et qui, en moins de six mois, la submerge. La politique au milieu des intérêts d’imagination, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert. ». Un jugement sévère pour un homme dont les œuvres sont pétris de grandes figures politiques, mais révélateur de leurs corrélations physiques.

Entre la promotion personnelle de ses hauts faits politiques et une nécessité physique de monter son grand projet national, où est à l’heure actuelle la passion pour la littérature et ainsi n’est-elle plus devenue qu’un simple support physique au même titre qu’une publication de 130 caractères sur les réseaux sociaux ?

Le bais de l’histoire

Se poser cette question revient à plonger dans les archives de la politique littéraire. L’émergence de ce mouvement est nécessairement concordante à l’invention de l’imprimerie qui a permis la diffusion à grande échelle des thèses de théories politique notamment au travers des « miroirs de prince » qui fussent de véritable manuel politique à destination des monarques en puissance. Cependant, ces écrits rentraient dans le domaine spécifique de la  théorie politique ; on évoquait les idées et commentait les thèses des intellectuels de l’époque.

Les hommes politiques lettrée n’ont eu de cesse d’occuper la scène politique et notamment depuis l’instauration constitutionnelle du mandat de député et plus particulièrement sous les périodes de la Restauration.

Le premier basculement apparaît au XIXème siècle par la figure tutélaire de Victor Hugo. Homme de lettre certes, mais avant tout homme politique très engagé, il fut avec Lamartine, Chateaubriand, le renouveau politique post Premier Empire. Leurs ouvrages furent les étendards de leurs politiques. Plus tard, dans la vague du courant réaliste, qui, en littérature, se veut comme le témoin unique d’une vision de la société, des auteurs tel que Zola poursuivirent ce travail. En montant leurs visions propres de la société et en y insufflant leurs engagements politiques, Zola, devient le militant dans l’affaire Dreyfus face à un Balzac, rejeté autant par la gauche que par la droite selon l’analyse de Patricia Baudouin dans Balzac journaliste et penseur du politique, étudiant le lien entre l’auteur renommé et l’engagement politique.

Le second basculement s’opère au crépuscule de l’effervescence des manifestations universitaires de mai 1968. Dans une réappropriation des thèses du philosophe italien, Antonio Gramsci, sur le basculement culturel, les élites notamment françaises ont été irriguées par les écrits des nouveaux philosophes sans toutefois être eux même issue de ce milieu.

Ainsi, c’est à partir de ce moment que les politiques ont abandonnées la réflexion au profit de l’influence par des penseurs idéologues. Ainsi, nous avons aujourd’hui, une majorité d’homme et de femme politique se sent dans l’obligation de se soustraire à l’exercice de la rédaction littéraire afin d’obtenir une tribune médiatique, la sortie d’un ouvrage écrit par une personnalité politique étant très suivit.

Un objectif politique, mais à quel prix ?

Le succès littéraire est ainsi devenu l’objectif de nombreuses personnalités. Selon les informations du Figaro, L’ouvrage de Nicolas Sarkozy, Le Temps des tempêtes, qui introduisait cet article, est en tête des ventes du Top 20 tout ouvrage littéraire confondu « loin devant les best-sellers de l’été emmenés par Joël Dicker et Guillaume Musso » avec des ventes s’établissant autour de 215.000 exemplaires pour l’année 2020. Si cela n’a pas pour vocation de devenir un manifeste politique, la réussite des ventes montre néanmoins un intérêt toujours vif pour sa personne auprès des Français

Dans une perspective élective si la course à l’Élysée se jouait dans les librairies, c’est le polémiste presque candidat Éric Zemmour qui est la coqueluche des libraires et des médias avec, à la mi-octobre, des ventes estimer à plus de 205.000 exemplaires pour La France n’a pas dit son dernier mot selon les chiffres d’Edistat. Ce positionnement tend à créer un cercle vertueux où son apparition sur les plateaux télévisuels se coordonne à la vente de ses livres. Ainsi, selon des informations RTL : « Rapporté au nombre de jours en rayon, il en a vendu cinquante-huit fois plus que Michel Barnier et sa Grande Illusion et cent fois plus qu’Anne Hidalgo pour son livre Une Femme française. ».

En effet, si depuis plusieurs temps, l’année précédant une élection présidentielle, devint l’instant propice à la publication d’ouvrage permettant la promotion du futur candidat, ministres ou députées sont conscient qu’ils se doivent d’asseoir une réputation en vue de conserver une place au cœur du jeu politique. Cette logique fut comprise notamment par l’entourage proche d’Emmanuel Macron dans la perspective des présidentielles de 2022. Selon des révélations du Canard Enchaîné, le président se serait livré à cette confession : « Mais les Français vont finir par se dire que les ministres ne foutent rien et qu’ils passent leur temps à écrire des livres ! »

Les grands succès tendent à dissimuler les cuisants échecs d’une majorité du personnel politique qui écrivent, à chaque nouvelle élection, une nouvelle vision de leur engagement dans la cité et des solutions à mettre en place afin de régler les problèmes qu’ils ont pu identifier dans l’exercice de leurs fonctions.

En effet, tel est le véritable objectif de l’écriture d’un ouvrage littéraire pour une personnalité ! La révélation du président n’était pas anodine et significative d’un mouvement de fonds. En effet, la liste des collaborateurs devenue écrivain s’allonge : Jean-Michel Blanquer a publié École ouverte -logique pour le locataire de la rue de Grenelle-, Marlène Schiappa avec Sa façon d’être à moi, Emmanuelle Wargon a sorti Bienvenue en politique : à ceux qui sont tentés de renoncer, Gérald Darmanin, signe Le séparatisme islamiste. Manifeste pour la laïcité ou encore Adrien Taquet qui publie À nos enfants.

Une stratégie de vente

A droite ou à gauche, cette stratégie de communication politique est un élément devenu, au fil des ans, essentiel pour la promotion des idées d’un candidat et permettre de révéler la célèbre phrase du mythe gaullien de la rencontre d’un homme et d’un peuple dans l’hypothèse d’une explosion des ventes et pour ce faire, plusieurs outils de communication sont élaborer pour permettre la meilleure exposition du politique.

Développé par Philippe Lejeune, le concept du pacte autobiographique est le moyen le plus en vogue pour véhiculer de manière plus directe ses idées. Le bais est simple : par l’instauration du principe implicite d’un contrat de vérité entre le simple citoyen et le politique, ce dernier va paraître sous un jour plus enviable et il gagnera en capitale sympathie. On peut retrouver cette technique dans une grande majorité de politique, car cela à l’avantage de se faire mieux connaître auprès du grand public.

Le second moyen est d’ordre temporel. En effet, par l’étude du passé, l’homme politique va chercher des justifications à l’élaboration de son programme politique ou à expliquer la situation actuelle du pays ; parmi eux : Éric Zemmour avec son Destin français ou François Bayrou et son Henri IV, le Roi libre, en 1999. Et inversement, en s’adressant aux générations présentes, principalement en utilisant ses propres enfants, on évoque l’évolution utopique, rêvé, de leur modèle de société comme Hervé Morin qui a écrit une Lettre à [sa] fille Alma sur l’état du monde qui l’attend et Marlène Schiappa se livre : Si souvent éloignée de vous : lettres à mes filles.

 

Enfin, la dernière possibilité majeure de promotion littéraire est le livre « coup de poing » rempli de révélation chocs. Le but est simple, arriver à convaincre le futur lecteur, et donc le potentiel électeur, que le candidat possède une vérité particulière. Ainsi, Ségolène Royal nous révèle Ce que je peux enfin vous dire tandis que Philippe de Villiers annonce qu’il a (J’ai) tiré sur le fil du mensonge et tout est venu. Mention particulière pour l’œuvre de Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment, qui déballe sur la place publique les affres de sa relation personnelle avec le président en exercice François Hollande.

Quelle place pour la littérature ?

Si alors, chaque ouvrage politique est pensé en termes de stratégie, quelle est la place de la vision littéraire chez les politiques. Si la sortie de Nicolas Sarkozy fustigeant publiquement l’ouvrage de Mme de La Fayette, La Princesse de Clèves, a marqué les esprits de la population, de nombreux hommes et femmes politiques ont un réel amour de la chose littéraire. On pourrait par exemple évoquer les figures de Georges Pompidou avec son Anthologie de la poésie française ou plus ancien, nous en avons parlé : Alphonse de Lamartine, René de Chateaubriand,… Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Dans un entretien réalisé par Jean-Paul Brighelli pour Le Parisien en 2011, cet homme de lettre, agrée de lettre moderne, jury du CAPES et ex-adhérent du PS au profit de Marine Lepen évoque la réalité de l’écriture d’ouvrage politique. Fort de son passé de nègre, terme utilisé pour désigner les auteurs de l’ombre, pour diverses personnalités de premier plan, tel que Jean-Louis Borloo ou Patrick Balkany, il annonce que 80% de ce type d’œuvre sorte de la plume d’un écrivain spécialisé.

Néanmoins, il reste tout de même 20% et dans ce faible pourcentage, une plus mince proportion s’est risquée à l’exercice romanesque (Bruno Lemaire et Edouard Philippe principalement). Cependant, la littérature nécessite en effet, un temps que les hommes politiques n’aient plus et ce phénomène n’aura de cesse de se poursuivre au vu d’un manque d’intérêt croissant des citoyens pour le média du livre. Dès lors, ne risquerons-nous pas de regretter un jour le temps où nos responsables politiques, à l’image de leurs ouvrages, laissèrent la place au temps et à la décision éclairée ?

Par de Chevron Villette Barthelemy

Margaux Chatillon

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