Pourquoi une telle « Haine » entre les gardiens de la paix et les « Misérables » ?

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           Sujet brûlant à propos duquel il est aisé d’adopter une posture manichéenne, revenant  fréquemment dans l’actualité dans un contexte post-Gilets jaunes et dans une période de crise  pandémique, les rapports conflictuels entre les forces de l’ordre et certaines franges de la  population déchaînent les passions. Mais assiste-t-on à une dérive progressive de l’institution  policière en France ? Pourquoi notre société républicaine connaît-t-elle aujourd’hui une  défiance exacerbée entre son peuple et ses forces de l’ordre ? 

Un récent sondage effectué par l’institut Ifop, publié en janvier dernier, indiquait que  seulement 43% des Français maintenaient leur confiance dans la police (une baisse de sept  points par rapport à août 2019). L’étude révélait même que 20% des sondés exprimaient une  inquiétude face aux forces de l’ordre et que 10% témoignaient une hostilité à leur égard. A  cette occasion, le désormais renommé Jérôme Fourquet déclarait ceci en forme  d’avertissement : « L’institution aurait tort de penser qu’elle dispose ad vitam aeternam d’un  capital sympathie auprès de la population. ». Pire encore, il apparaît que ce sentiment de  méfiance envers l’institution policière est encore plus partagé du côté des jeunes générations,  ce qui laisse entrevoir un avenir peu radieux… En effet, une étude datant de 2013, nommée «  Polis-autorité » (s’appuyant sur un échantillon de 13’500 adolescents), nous enseignait que  plus de quatre jeunes sur dix n’avaient pas confiance dans la police et que 40% des  adolescents estimaient que les forces de l’ordre procédaient souvent à des contrôles abusifs et  qu’elles cultivaient le « racisme ». Mais comment en est-on arrivé là ? 

D’abord, il convient de rappeler que cette opposition notable entre les gardiens de la paix et la  population n’est pas un phénomène nouveau en France. Notre pays a sans cesse nourri une  propension à contester ses dirigeants politiques, voire une culture « rebelle » qui n’a jamais  été aussi virulente que lors des grands mouvements protestataires ayant marqué l’histoire de la  Ve République : Mai 68 et les Gilets jaunes. Au regard de la plupart des autres pays  européens, une sorte de particularisme français existe. Une dynamique révolutionnaire sous jacente subsiste chez le peuple français et explose dès lors que les circonstances le demandent.  Par moments, même si de multiples causes peuvent l’expliquer, une partie de la France  semble ranger l’individualisme dans un placard et se soulève dans de puissantes révoltes : Mai  68, les manifestations de 1986 contre le projet de loi Devaquet (tragiquement marquées par la  mort du jeune Malik Oussekine lors d’une violente intervention des CRS), les grèves de 1995,  les émeutes de 2005 dans les banlieues françaises, les Gilets jaunes en 2018… Dans tous ces  mouvements populaires, les forces de l’ordre constituent en quelques sortes l’ultime rempart  du pouvoir politique. Ainsi, ce sont elles qui se trouvent sur la première ligne de front face  aux colères et revendications du peuple. 

Le phénomène ne date pas d’aujourd’hui, non. En porte témoignage l’œuvre  cinématographique « La Haine » de Mathieu Kassovitz qui illustrait déjà, il y a vingt-cinq ans,  l’affrontement perpétuel entre la police et les jeunes des quartiers, le ressentiment qui  s’installait entre les deux « camps », les bavures policières qui pouvaient en découler… Un film devenu culte qui s’est inspiré de l’affaire Makomé M’Bowolé : un jeune de 17 ans  assassiné d’une balle dans la tête par un inspecteur de police lors d’une garde à vue en 1993. 

Une réplique immortelle de « La Haine » peut être actualisée :

« C’est l’histoire d’une société  qui tombe et qui au fur et à mesure de sa chute se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu’ici  tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien… Le problème ce n’est pas la chute,  c’est l’atterrissage. ».

Visiblement, la chute se poursuit de nos jours et le film « Les  Misérables » de Ladj Ly y faisait dramatiquement écho en 2019. L’art reflétant toujours  l’actualité et les enjeux d’une époque, il est intéressant de se pencher sérieusement sur des  films aussi bien réalisés, d’autant qu’ils dépeignent des réalités quotidiennes pour des millions  de Français… 

         Le parallèle entre ces deux œuvres est évident tant les sujets en commun sont nombreux et  pessimistes : le traitement des banlieues et de leur population, l’escalade de la violence de la  part de deux « camps » foncièrement opposés, la misère sociale, le sentiment de rejet des  jeunes de cité souvent issus de l’immigration… La seule grande différence de mise en scène  porte sur le point de vue adopté, « La Haine » suit le quotidien de trois jeunes banlieusards  cultivant un esprit de vengeance envers l’institution policière (suite à des émeutes), « Les  Misérables » se concentre davantage sur l’insertion d’un policier au sein d’une brigade anti criminalité en charge de veiller à la sécurité d’un quartier. Là où « La Haine » expose avant  tout la tragique subjectivité des protagonistes à l’intérieur de la banlieue, en représentant les  policiers comme des personnages quelconques et anonymes, « Les Misérables » ne trace pas  une ligne de démarcation aussi nette entre les agents de l’ordre et les jeunes défavorisés ; Ladj  Ly dévoile des policiers tout aussi malheureux, faisant le « sale boulot », et une société dans  laquelle absolument tous les individus sont atomisés. Incontestablement, ces deux films  révèlent au grand public des réalités trop souvent ignorées d’une époque troublée par un  délitement social et de terribles rapports de force laissant peu de place à la pitié, à la  miséricorde et à la fraternité… D’ailleurs, les deux scènes finales sont effroyables et  traduisent l’affranchissement de toute autorité légitime : les jeunes de banlieues se hissent au  même rang que les policiers. Ce faisant, la mort guette les deux « camps » et nul ne peut  deviner qui ressortira vivant de cet affrontement empli de haine… 

Mais si ce phénomène n’est pas propre à notre contemporanéité, qu’est-ce qui fait que les  violences policières sont un thème de plus en plus récurrent et que l’affrontement entre le  peuple et ses gardiens de la paix semble prendre un tournant inédit ? Premièrement,  l’avènement d’Internet amplifie la portée des évènements, c’est un élément essentiel qui  change la donne à de nombreux égards. On ne compte plus les vidéos montrant des violences  policières (présumées ou manifestes) publiées sur les réseaux sociaux et diffusées dans les  médias… Ces images provoquent les indignations les plus extrêmes de manière instantanée et  le principe de présomption d’innocence est rapidement bafoué. Le sentiment de révolte  stimulé par ces images violentes sont souvent légitimes et compréhensibles, tant la brutalité  policière envers des citoyens en dehors du cadre défini par la loi est inadmissible dans un Etat  de droit, mais il faut savoir raison garder. La police, en tant que gardienne de la paix, est «  dépositaire de l’autorité publique », elle a le droit d’utiliser la force dans certaines situations  de façon proportionnelle au risque encouru, et dispose du fameux « monopole de la violence  physique légitime » selon la définition reconnue du sociologue Max Weber.

Néanmoins, ce  qui est désigné comme « violences policières » ne relève justement pas de cette violence  légitime. Le policier peut – puisqu’il est humain – commettre des erreurs et se rendre  coupable d’abus d’autorité dans l’exercice de ses fonctions, parfois par manque de formation ou de sang-froid… Dès lors, la relation entre ceux qui sont censés protéger le peuple et ceux  qui font partie du peuple se crispe.


          Aujourd’hui, c’est précisément cette protection de la population par ses agents de police qui  semble être mise en cause. L’Inspection générale de la Police nationale (IGPN), la « police  des polices », apparaît comme de plus en plus controversée, ses rapports sont souvent accusés  d’un manque de transparence et d’une absence de sévérité concernant les comportements  illégaux des policiers… Alors que les forces de l’ordre doivent travailler « pour » et « avec »  leur population, il apparaît qu’elles agissent parfois « contre » elle, notamment dans les  quartiers populaires qui sont parfois la scène d’un affrontement constant entre deux « camps »  distincts. Autre élément de cette dérive musclée de l’institution policière, la période du  mouvement des Gilets jaunes marquée par un usage disproportionné de la force par la police  française, dénoncé par de nombreuses institutions internationales. Au bout de 6 mois de  mobilisation, outre les 2’500 blessés parmi les manifestants, l’on comptait 24 éborgnés et 5  ayant eu une main arrachée. L’image que renvoyait notre pays à l’étranger n’a été que  ternie… Au cœur de la crise sociale, il avait été question d’une intervention de l’armée et de  l’hypothèse d’aller plus loin que l’usage du LBD, mais jusqu’où ? 

Enfin, dans cette société à bout de souffle, les policiers eux-mêmes ne sont pas épargnés et  doivent supporter une forte pression quotidienne. Un rapport du Sénat du 27 juin 2018, sur le  « malaise des forces de sécurité intérieure », estimait notamment que le mal-être dans cette  institution était tel que le taux de suicide parmi les fonctionnaires de police serait supérieur à  36% à celui de la moyenne nationale. La violence intrinsèque à cette fonction, un rythme de  travail soutenu comportant d’innombrables heures supplémentaires, le poids de la hiérarchie,  un manque de moyens et d’équipement peuvent être des facteurs aggravants conduisant à une  dégradation de l’état mental des agents de la police… Nouveau signe d’une violence sociétale  croissante, le nombre de gendarmes et policiers blessés lors d’interventions a  significativement augmenté lors des dernières années. Nouveau signe d’une défiance  grandissante entres les forces de l’ordre et les habitants des banlieues (pour beaucoup issus de  l’immigration), la part de policiers votant pour le Rassemblement national s’accentue  d’élections en élections, elle était même majoritaire aux présidentielles de 2017. 

Ainsi, pour espérer des jours heureux, une cohésion nationale plus forte, de meilleures  relations entre dépositaires de l’autorité publique et membres de la communauté nationale,  rappelons cette citation de Victor Hugo qui ne prend pas une ride et qui mérite d’être méditée  :

« Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes. Il n’y a que de  mauvais cultivateurs. ». 

Lucas Da Silva

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