« Vide stratégie » en Syrie

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« La guerre à distance est un leurre : elle produit un effet militaire mais pas d’effet politique » 

Général Desportes


Alors que les fils d’actualités et chaînes d’informations sont focalisées sur la progression du coronavirus et les tensions accrues entre Etats-Unis et Chine, il est intéressant de ne pas  perdre de vue les conflits qui se poursuivent. Par exemple, toujours aucune solution n’a été  avancée pour la résolution de la crise syrienne. Il y a 9 ans, en mai 2011, les manifestations de  la « révolution » syrienne avaient débuté depuis deux mois. Que pouvons-nous tirer de cet  engagement à distance ?

Selon le SOHR1, la coalition occidentale, à laquelle la France a participé, a éliminé plus de  14 000 personnes, par raids aériens, lors du conflit syrien, dont plus de 9 300 djihadistes.  L’engagement des puissances occidentales s’est illustré par la prééminence du technologique  et par un refus d’envoi de troupes au sol, devant le poids de l’opinion publique. Cette  stratégie, à l’origine de destructions de nombreuses infrastructures, correspond entre autres à  une approche américaine de la guerre. Avant que l’Iran et la Russie ne prennent cette place  hégémonique sur la scène syrienne, la coalition avait alors un discours politique fort  témoignant d’une volonté de participer à la résolution du conflit syrien.

Or, ces grandes puissances, comme la France, ont lutté contre Damas et Daech par le biais des  « frappes chirurgicales » et seules les forces spéciales ont été envoyées sur le terrain, là où les  russes ont déployé de véritables troupes. Ces bombardements ont causé de nombreuses  victimes civiles contribuant à l’augmentation du sentiment de haine « anti-occidental » ainsi  qu’au rejet du système international parmi les syriens et dans la région en général. La  destruction des infrastructures qui découle de cette guerre par procuration isole les  populations, et les plonge dans une misère plus grande. C’est justement le bombardement de  centres de culture que sont les villes, qui provoquent une vraie perte de la culture nationale,  commune.

Les conséquences sont terribles. Alors que ces Etats sont déjà marqués par l’importance des  particularismes régionaux, des loyautés tribales et religieuses, cette atteinte au lieu de  construction d’une culture commune entraîne un repli des populations sur leurs identités  premières. Ces populations en sont donc d’autant plus fragmentées et poussées au  communautarisme. Pire encore, en détruisant durablement ces centres de développement, ces  bombardements ne préparent pas la paix mais sèment encore les graines d’un futur terrorisme.  L’échec de cette stratégie n’est plus à démontrer, confère l’Irak où chaque guerre a creusé  davantage les fractures entre communautés ethniques et religieuses. 

Sur le même plan, les grandes puissances ont opté pour une guerre de proxys2. En Irak, ce  sont des milices chiites, minoritaire dans le pays, qui ont lutté contre Daech (sunnite), réglant  parfois leur compte avec les communautés sunnites. Les proxys renforcent donc le  communautarisme dans ces régions et réduisent considérablement la liberté des grandes  puissances, qui doivent se soumettre à leurs revendications, gérer d’éventuelles « bavures ».  Ainsi, au début du conflit, la coalition a supporté des milices djihadistes en Syrie (Al-Nosra), 

rebelles contre Damas et en conflit avec Daech. Il est certain qu’une stratégie fine et adaptée  ne peut pas être menée à bien par procuration, mais par une connaissance poussée des enjeux  syriens et régionaux. Il nous faut sortir de la perspective américaine de la guerre. 

A ce sujet, en 2019, le colonel Legrier, commandant de la Task Force Wagram au Levant,  publiait dans la Revue Défense Nationale une tribune dénonçant cette approche américaine de  la guerre. Très critique sur l’intervention occidentale, le billet passe mal auprès du  commandant militaire et de Florence Parly. Il est retiré rapidement du site de la RDN. Alors  que ces derniers temps, les militaires étaient plutôt encouragés à sortir de leur mutisme, le  message est clair… Le colonel effectue donc un retour d’expérience sur la bataille d’Hajin  (Syrie), dernière enclave de Daech et souligne également les « limites de la guerre par  procuration et de notre approche techno centré ». Questionnant l’efficacité du tout  technologique, il explique, implacable, que 5 mois ont été nécessaires pour reprendre cette  enclave à des combattants épuisés et moins bien armés. Et si les combats contre Daech ont été  parfois des succès tactiques, militaires, ils n’ont pas été transformés en victoire politique  stratégique. L’Occident a échoué à produire un narratif pour contrer la propagande ultra  efficace de Daech. Cette manière de mener la guerre ne permet pas de gagner la paix comme  le montre la terrible situation en Irak. Elle ne permet pas non plus à la France de se servir de  succès militaire pour peser diplomatiquement contrairement à la Russie.

On s’étonne donc légitimement de l’absence manifeste de vision à long terme dans le conflit  syrien.

Revoyons les objectifs de Macron en Syrie annoncé en 2018 :

Les priorités de la  France en Syrie sont constantes : terminer la lutte contre Daech, permettre l’accès de l’aide  humanitaire aux populations civiles, enclencher une dynamique collective pour parvenir à un  règlement politique du conflit, afin que la Syrie retrouve enfin la paix, et veiller à la stabilité  de la région

En réalité, la France a perdu le peu de marge de manœuvre qu’elle avait en Syrie. Les Etats Unis ont ainsi annoncé leur retrait bien qu’ils soient à la tête de la coalition depuis 2014. Les  critiques vives de Macron n’ont rien changé et le gouvernement reste campé sur l’objectif  d’éliminer Daech « physiquement » tout en voulant la chute du régime syrien. Aujourd’hui,  aucune alternative au vide laissée par les américains n’est réellement évoquée. Le chef d’état major Gal Lecointre parlait éventuellement d’un passage sous autorité de l’OTAN. Ce départ  des américains est emblématique de la faiblesse du poids de la France face à son allié  américain ainsi que d’un manque cruel de vision à long terme. Si la question de l’autonomie  de la stratégie française ne se pose même pas, la France est dans un « vide stratégique » dans  son engagement (entre autres) en Syrie 

Dans son livre « Le vide stratégique », Philippe Baumard, spécialiste de l’intelligence  économique, évoque un « déficit » de pensée des élites depuis la guerre froide. Son analyse  est particulièrement intéressante pour expliquer ce manque actuel de vision à long terme qu’il  impute à l’influence du mode de fonctionnement anglosaxon. Pour lui, cela concerne aussi et  surtout le secteur militaire : « Pour des motifs politiques, on envoie [les armées] à la défaite  tactique sans aucune visée stratégique. »

1  Observatoire Syrien des Droits de l’Homme

2 Groupes armés relais des grandes puissances sur le terrain (Kurdes, Assyriens…)

Alix de Malaussène 

  1. 1[][]
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