Les hôpitaux souffrent-ils réellement d’une politique d’austérité budgétaire ?

https://politeia-ices.fr/wp-content/uploads/2020/10/Hopitaux_article_politeia-1280x720.png

« La complexité de la réalité s’accommode mal des idéologies qui se veulent pures et parfaites. Sur la singularité des événements, dont les causes sont souvent multifactorielles, il est difficile d’apposer un système idéal à même d’en rendre compte  » 

Pierre Bentata


      Nous l’entendons de toutes parts depuis le début de l’épidémie : l’origine de la mauvaise  gestion de la crise du COVID-19 serait symptomatique d’un amateurisme de l’exécutif d’un  côté, et d’une « casse sociale » touchant les hôpitaux publics depuis plus de 30 ans de l’autre.  Concernant le premier point nous l’éviterons subtilement afin de dédier l’intégralité de cette  tribune au second point. 

Fédérant toutes les passions, véritable no man’s land politique, la question de la gestion des  hôpitaux sera au cœur de l’après COVID. Pourtant la réalité, comme bien souvent d’ailleurs,  tend à faire mentir ceux qui voudraient coûte que coûte la soumettre à leurs conceptions  politiques. Celle-ci reste emplie d’une ardeur impétueuse pour ceux qui prennent le temps de  la contempler sans filtre asservissant et déformant. 

Alors, les gouvernements successifs depuis les années 90 ont-ils réellement fait baisser les  dépenses de santé publique en France ? L’hôpital public est-il la cible d’une politique  d’austérité budgétaire ? Pourquoi nos soignants se sentent aujourd’hui abandonnés ? 

Nous avons voulu comprendre ! 


Comment ont évolué les dépenses de santé par rapport au PIB en France depuis 25 ans ? 

Là où on s’attendait à trouver des baisses importantes dans les dotations budgétaires dédiées à  la santé publique, c’est en réalité tout l’inverse qui apparaît. Depuis le début des années 2000,  le budget de la santé en France est en constante augmentation. Entre 2001 et 2018, la part de  dépense de santé ramenée au PIB a ainsi augmenté de 9 % à..12,1 % pour une moyenne de 9,6  % en 2018 sur la zone euro (INSEE-ScoreSanté).

Dans le détail, bien que l’ensemble des budgets aient augmenté, certains affichent une hausse  plus significative que d’autres. C’est par exemple le cas des budgets affectés aux  consommables et aux appareils de santé (dont le prix est en constante augmentation), aux  salaires des médecins, et aux services ambulatoires. A côté certains secteurs stagnent, comme  par exemple le salaire des infirmières et des aides-soignantes. 

Cette hausse généralisée des allocations budgétaires à l’hôpital s’explique aussi en partie par  l’allongement de l’espérance de vie dans les pays Occidentaux. Or, le vieillissement de la  population est directement corrélé avec l’augmentation de la fréquence de recours à  l’utilisation de la médecine public. Pas étonnant donc que les frais médicaux soient en  augmentation constante au fur et à mesure que nous augmentons notre espérance de vie (et  encore heureux !). 

Pour résumer sur les dépenses de santé, en 2016 la France c’est : 

  • plus de 60 milliards d’euros par an (soit 3,3 points de PIB de plus que la Corée du Sud)
  • un budget par rapport au PIB sensiblement le même que l’Allemagne (où l’on note que la  crise n’a pas du tout été gérée de la même manière au niveau logistique et matériel).
  • une part du PIB parmi les plus élevées de l’UE et donc largement supérieure à la moyenne de  l’Union européenne.

Non seulement la France n’a pas connu d’austérité budgétaire dans le domaine de la santé  mais au contraire nous nous plaçons d’une part dans le haut du classement concernant nos  dépenses ramenées au PIB et d’autre part continuons de progresser !


Mais alors, pourquoi le système ne tourne pas rond ? 

          Et là, on sait ce que vous vous dites : si le budget de la santé publique ne fait qu’augmenter,  pourquoi j’entends partout que l’hôpital français est à la dérive ? Pourquoi je vois cette  infirmière au 20h qui me dit qu’ils sont débordés ? Pourquoi j’entends chaque semaine un  nouveau CHU se mettre en grève pour protester face aux politiques de l’état ? La réponse est  assez simple en réalité : ce n’est pas tant un problème de financement qu’un problème de  gestion. Vous êtes surpris ? On ne vous a jamais dit que jeter de l’argent sur un problème  n’allait pas le régler ? 

Nous aussi, pendant longtemps, on a pensé comme vous ; nous aussi, et jusqu’à la rédaction  de cet article, on était persuadé que le financement de la santé baissait. J’étais persuadé, en  bon souverainiste que je suis, que le secteur privé cherchait à asphyxier le public depuis des  années. Et croyez-moi, le secteur public de la santé est asphyxié, pas de doute là-dessus ;  seulement, la faute n’incombe pas au privé. 

La dégradation du service public, et en particulier celle des services de santé de l’état résulte  de décennies de bureaucratisation, qui n’ont fait que renforcer un millefeuille administratif  déjà très épais en France. Parmi les décisions qui ont mené à ce désastre, on peut citer l’hyper  centralisation abusive des services hospitaliers. 

C’est ainsi que sont apparus de gigantesques établissements, nécessitant une gestion  administrative monstrueuse. 

Le 17 janvier dernier, Gérard Maudrux écrivait ceci dans contrepoints.org : 

« Interne et assistant j’allais souvent remplacer le week-end tous les chirurgiens, privés, publics, dans la vallée de la Tarentaise. Bourg-Saint-Maurice avait sa clinique [neuve], son hôpital [vétuste]. Moutiers avait sa clinique [neuve], son hôpital [vétuste]. 

On a bloqué les prix de journée des cliniques pour qu’elles ferment. Les hôpitaux ont occupé leurs locaux plus modernes, puis on les a fermés car ils étaient moins rentables malgré davantage de moyens (à l’époque les soins en privé coûtaient la moitié par rapport au public). Maintenant tout est regroupé à Albertville, certains patients doivent parcourir 100 km. » 

Son témoignage continu en citant la multiplication par 14 du nombre de directeurs généraux à  l’hôpital de Grenoble, et ce en 10 ans. 

On commence donc à percevoir le problème : l’administratif a étouffé le système de santé. En  20 ans, le personnel administratif a doublé dans les hôpitaux, sans qu’on observe une hausse  significative du personnel soignant. Selon les rapports de l’OCDE, il y a aujourd’hui 405 000  personnes qui œuvrent dans les hôpitaux français à des tâches autres que médicales (on les  appelle des ETP). Près de 30 % du personnel travaillant dans les hôpitaux publics ne  possèdent donc pas de formation médicales et ne sont pas en contact avec les patients ( et  parfois jusqu’à 35 % comme par exemple au sein de l’APHP de Paris). Et bien vous serez  ravis d’entendre que c’est 54% de plus qu’en Allemagne, là où la population allemande est  supérieure de 25% à la population française. 

Comment expliquer le mal être du personnel soignant, même dans des services réputés pour  avoir les meilleurs moyens financiers, matériels, etc… Les conditions de travail sont aussi à  prendre en compte. Le nombre d’agressions du personnel soignant a considérablement  augmenté sur ses 30 dernières années, accompagnés d’une baisse de la salubrité des hôpitaux.  La réforme de la réorganisation du temps de travail a également eu un impact non négligeable  sur la productivité, la compression de la charge de travail et la fatigue du personnel soignants. 

Les augmentations de budget, dont nous parlions plus haut, passent toutes dans le financement  d’un énième comité ou bureau, qui sera en charge de s’assurer du respect du règlement et des  nouvelles normes mises en place (et qui seront remplacées au prochain mandat présidentiel).  Sans même parler des innombrables doublons de commissions hospitalières se multipliant à  un rythme croissant depuis 20 ans ou du budget affecté aux ARS (Agence Régionales de  Santé) qui se sont pourtant montré incapable d’une réelle réactivité stratégique pendant la  crise du COVID..Ça vous parait familier ? Vous l’avez deviné cette bureaucratisation a lieu  dans tous les autres secteurs publics : éducation, police, enseignement supérieur, etc. 

Parmi les personnes qui essayent de prévenir l’opinion publique face à ces dérives, on peut  citer le professeur Claude Béraud, chef de clinique en cardiologie, professeur de  gastroentérologie et d’hépatologie, puis vice-président de l’université de Bordeaux. Il a par  ailleurs occupé le poste de médecin-conseil national de la Caisse nationale d’assurance maladie, ainsi que celui de conseiller du président de la Mutualité française. En 2013 il  publiait le livre Trop de médecine, trop peu de soins

Il identifie plusieurs « gâchis » générés par la distribution des soins en France, avec parmi eux  notamment les frais administratifs très hauts, et des fraudes insuffisamment contrôlées 

Aller, on va vous donner quelques chiffres pour faire sérieux. En 2012, les frais de gestion  administrative représentait 14 366 millions d’euros soit 5,91% de la dépense courante de santé 

(qui elle est de 243 milliards d’euros) ; soit une croissance de 765 millions par rapport à 2010.  Si, par exemple, on les adaptait à la moyenne de celles des pays de l’OCDE, on pourrait  réaliser une économie allant jusqu’à 7 milliards d’euros. Qu’en est-il des fraudes ? Les  fraudes sont par définitions plus difficiles à calculer. On peut néanmoins s’appuyer sur les  travaux du European Health Care Fraud and Corruption Network (EHFCN), qui estime que le pourcentage des dépenses de santé liées aux fraudes et aux fautes atteindrait en France 4,40%,  soit plus de 10 milliards d‘euros (10 576 millions) soit 4,40% des dépenses de santé. Cela  peut paraître surprenant, mais la France se trouve en dessous de la moyenne en la matière.  Cependant, ce chiffre de 10 milliards ne prend pas en compte les abus liés aux prescriptions  inadéquates, qui représentent le gros du gaspillage en matière de santé. 

En s’appuyant sur plusieurs études, dont celle du EHFCN mais aussi du CNAM, et en  ajoutant notamment les coûts liés aux inadéquations des activités médicales, le professeur  Béraud est arrivé à la modique somme de 73,8 milliards d’euros. Cela vous parait élevé et  improbable ? Ça ne l’est pas. Ce chiffre est en fait comparable à celui calculé à l’étranger ; par  exemple aux Etats-Unis, où ce même gaspillage est estimé à 760 milliards de dollars. 

Au final, dans les faits, l’hôpital public Français semble souffrir d’un excès croissant de  bureaucratie et de “comités Théodule”, pour paraphraser le Général de Gaulle, absorbant une  très grande partie des hausses budgétaires consécutives depuis ces 40 dernières années et cela  sur le dos des soignants. En voulant “contrôler” et “encadrer” le personnel soignant (que  certains croyaient être à l’origine des dérapages budgétaires), l’Etat a fini par créer une  seconde structure hospitalière, un hôpital dans l’hôpital qui lui, ne soigne pas mais se contente  de contrôler l’action des soignants, sans se rendre compte qu’à lui seul, en absorbant une  grande partie des dotations, il est responsable du mal qu’il était originellement censé  combattre. Ajoutons que cette bureaucratie croissante n’est pas un mal en soi mais s’il s’avère  que celle-ci n’est par exemple pas capable de s’assurer du maintien d’un stock stratégique de  masques face à une crise sanitaire, il est urgent de questionner son fonctionnement. La  construction de l’offre sanitaire publique ne peut pas se faire uniquement via des approches  comptables et administratives, bien souvent déconnectées du terrain et terriblement lentes. 

Enfin, dernièrement, la réaction du gouvernement face à la mobilisation spontanée des circuits  de distribution commerciaux concernant l’approvisionnement de masques devrait nous faire  réfléchir : comment se fait-il que notre Etat soit si peu efficace et réactif qu’il en soit réduit à  accuser le secteur privé de faire mieux, moins cher et plus rapidement que lui ? Comment  avons-nous fait pour nous retrouver avec un Etat accusant à tort la grande distribution d’avoir  caché des stocks stratégiques de masques, car se trouvant incapable lui-même d’imaginer que  cette dernière puisse en moins de 10 jours constituer les stocks qu’il n’a pas su obtenir en 2  mois d’épidémie ? 

Maxime Feyssac et Etienne Le Reun 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

PoliteiaNous contacter ?
Participer à une conférence, soumettre un article, une idée ... n'hésitez pas à nous contacter !
ICESNous trouver ?
Politeia est accueillie par l’Institut Catholique de Vendée ICES
Depuis 1990, au cœur de la Vendée, l'Institut Catholique de Vendée propose l'université dans un contexte d'école.
Calendrier Events à venir
Pas d'événement actuellement programmé.
Rejoignez nousRéseaux Sociaux de Politeia
Suivez notre activité régulière sur nos différents réseaux
PoliteiaNous Contacter ?
Participer à une conférence, soumettre un article, une idée ... n'hésitez pas à nous contacter !
Calendrier Events à venir
Pas d'événement actuellement programmé.
ICESNous trouver ?
Politeia est accueillie par l’Institut Catholique de Vendée ICES
Depuis 1990, au cœur de la Vendée, l'Institut Catholique de Vendée propose l'université dans un contexte d'école
Suivez nousRéseaux Sociaux de Politeia
Suivez notre activité régulière sur nos différents réseaux

Copyright Aphea Consulting  x Politeia. Tous droits réservés

Copyright Aphea Consulting x Politeia. Tous droits réservés