Laïcité et vivre ensemble : l’importance de ne pas brider la religion à la simple sphère privée

15 novembre 2020by Lucie Galisson0
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Un principe fondateur qui divise

L’idée de laïcité en France, si elle est certes encore remise en cause par certains fondamentalistes religieux, fait l’objet d’un large consensus. La séparation institutionnelle de l’État et des religions est achevée en France et ne souffre de quasiment aucun débat.

Néanmoins, le débat existe quant à l’interprétation de cette laïcité. Deux conceptions existent : la première, dite « laïcité d’ouverture » d’inspiration libérale, met l’accent sur la liberté religieuse ; l’autre, dite « laïcité de combat », plus interventionniste, tend à « neutraliser » l’ensemble de l’espace public, c’est-à-dire à confiner la religion dans l’espace privé.

Ainsi, si la séparation institutionnelle entre les religions et l’État est réalisée et stabilisée et si le droit a éclairci certaines incertitudes, les limites du domaine dans lequel les individus peuvent exprimer leur religion font souvent l’objet de débats animés et passionnés.

Cette difficulté d’interprétation vient du fait qu’il n’existe pas de définition univoque de la laïcité. Au sens large, la laïcité désigne la perte d’emprise de la religion sur la société, et est alors synonyme de « laïcisation » ou de « sécularisation ». En un sens plus étroit, et plus spécifiquement français, la laïcité signifie le refus de l’assujettissement du politique au religieux, et réciproquement, sans qu’il y ait nécessairement étanchéité entre les deux.

Une controverse sur le fond

La laïcité est devenue un mot-valise qui fait parfois l’objet d’interprétations contradictoires. En effet, malgré la loi de 1905, sensée régir la laïcité en France, l’application du concept de laïcité, loin d’être figée, a toujours varié en fonction des attentes du corps social.

La laïcité en France est basée sur deux principes à la fois indissociables et contradictoires. La France se singularise par la place accordée au principe de neutralité dans sa conception de la laïcité ; alors que d’autre part, le principe de laïcité français promeut également la liberté de conscience – des croyants comme des non-croyants – et garantit l’égalité de leur traitement.

Selon si l’on subordonne ou si l’on fait primer la neutralité sur la liberté de conscience, on devient adepte d’une conception ou de l’autre.

La conception qui s’est imposée en France en 1905 est la conception libérale et elle est régulièrement confirmée par la jurisprudence du Conseil d’État. Pourtant la conception interventionnisme est souvent mise en avant dans les médias et gagne du terrain.

En effet, de nouvelles questions s’inscrivent dans le contexte d’une modification du paysage religieux en France, avec la montée de l’islam et l’affirmation des identités religieuses qui modifient les équilibres établis entre l’État et les Églises depuis plus d’un siècle.

Quoique non contraire à la liberté religieuse, la conception interventionniste tend clairement à la réduire. Doit-on y voir une « dérive vers une laïcisation de la société » ? Notons plutôt que le droit vient censurer des comportements, minoritaires mais très visibles, jusqu’alors inédits et risquons l’hypothèse suivante : jusqu’à l’émergence d’un islam radicalisé, les Français pouvaient être juridiquement libéraux parce que les croyants étaient socialement discrets. L’affirmation de l’islam oblige l’État à conformer le droit à la sensibilité d’une majorité de Français qui demeure défiante à l’égard des affirmations religieuses.

C’est pourquoi chaque nouvelle controverse fournit l’occasion d’un affrontement entre une « laïcité d’ouverture » et une « laïcité de combat ». La laïcité apparaît ainsi comme une politique publique au service soit d’une République multiculturelle, voire communautariste, soit d’une République plus homogène et assimilatrice.

L’importance d’imposer la vision libérale comme vision dominante

La simple idée que la religion est une affaire privée constitue un postulat, un acte de foi en la raison qui a été imposé historiquement aux religions et que l’école reproduit quotidiennement en formant l’esprit critique. Pourtant les différentes religions dénoncent ce principe de laïcité à la française qui veut que la religion soit cantonnée à la seule sphère privée. Le croyant vit dans la société et doit pouvoir jouir dans cette dernière de la liberté de conscience, reconnue comme un principe constitutionnel. C’est la puissance publique, et non l’espace public, qui est neutre ; la religion est une affaire privée mais elle ne doit pas être maintenue dans l’espace privé.

A l’inverse de l’athéisme (pratiqué notamment en URSS et en Corée du Nord) qui bride et réprime la liberté de conscience d’une partie des citoyens, la laïcité protège l’ensemble des croyants et des non-croyants en ne favorisant aucune catégorie et en défendant, le cas échéant, la liberté religieuse des uns contre l’oppression des autres. Jean Baubérot arguait à ce propos que « Ce n’est pas par la répression mais par la promotion des libertés que la laïcité s’impose aux religions. »

La vision libérale de la laïcité présente un équilibre entre les différentes aspirations. L’État laïque se doit d’intervenir pour faire respecter les libertés religieuses (protection des minorités) et même pour les rendre effectives (financement des aumôneries dans les lieux fermés), et en sens inverse, il agit, le cas échéant, pour protéger l’ordre public et les libertés fondamentales des comportements religieux lorsque ceux-ci les menacent.

Pour ces nombreuses raisons, le principe de laïcité dans sa conception libérale est le meilleur cadre pour « vivre ensemble » dans une société largement plurielle. Il assure la coexistence pacifique des opinions et conjure le risque de guerres civiles religieuses tout en respectant la liberté de conscience de chacun.

Article écrit par Thomas Cuny (LLCE / Science Po L3 – ices.fr)

Lucie Galisson

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