La « cancel culture » : une menace pour nos œuvres artistiques ?

1 février 2022by Margaux Chatillon0
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Alors que le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer a annoncé mercredi 13 octobre vouloir lutter contre « le wokisme » et la « cancel culture », ces mouvements ne cessent de prendre de l’ampleur et de faire parler d’eux. Cette politique de l’ « effacement » et de la dénonciation publique tout droit venue des États-Unis s’invite dans le débat culturel en France.

Qu’est-ce que la « cancel culture » ?

La cancel culture s’appuie sur le mouvement américain « woke » ou « wokisme ». Ce mot vient de l’anglais et du verbe « to wake », « se réveiller ». Le wokisme signifie alors être éveillé et conscient des injustices qui pèsent sur les minorités. Ce phénomène s’est répandu avec le mouvement « Black Lives Matter » dénonçant les actes de ségrégation et de discrimination à l’encontre des Noirs américains. La pensée « woke » s’est ensuite popularisée sur les réseaux sociaux et regroupe les militants antiracistes, féministes, anticolonialistes, ou encore LGBT+.

La « cancel culture » naît de la culture woke. C’est la culture de l’annulation et de la dénonciation. Cela consiste à pointer du doigt une personne qui aurait eu des propos ou des comportements inappropriés. La cancel culture s’applique aussi aux œuvres littéraires, historiques ou cinématographiques. On efface purement et simplement une œuvre car elle est jugée non conforme à la défense d’une cause. La cancel culture, qui peut parfois rendre justice aux victimes invisibilisées, reste dans beaucoup de cas une menace pour la liberté d’expression et une forme de censure.

Alors, justice ou censure ?

Il y a-t-il des domaines dans lesquels la censure est acceptable et juste ? A-t-on le droit d’effacer, de supprimer une personne, une œuvre, un symbole de l’espace public car il ne correspond pas à certains idéaux moraux ? Ce sont des questions qu’il faut se poser lorsque l’on parle de cancel culture. Il est cependant impossible d’uniformiser le débat sur ce sujet tant les exemples sont nombreux et différents. La cancel culture, c’est supprimer Aristote, l’un des plus grands philosophes de tous les temps car il était favorable à l’esclavage. C’est dénoncer publiquement sur les réseaux sociaux J.K Rowling pour des tweets jugés transphobes. La cancel culture, c’est aussi supprimer « Autant en emporte le vent » de la plateforme HBO car le film est jugé raciste. Mais c’est aussi boycotter Roman Polanski accusé de viols et d’agressions sexuelles à de multiples reprises. Le débat se complexifie donc.

La cancel culture vise avant tout à rendre justice à des personnes victimes de discriminations, de racisme, d’abus sexuel … En somme la cause semble être plutôt juste. Mais les moyens posent parfois un problème. Il y a des moments où la cancel culture s’impose : il paraît assez légitime de ne pas vouloir donner de crédit, et encore moins un oscar à une personne reconnu coupable de viol sur mineure ( oui, nous parlons bien ici de Roman Polanski ). De la même manière, il paraît plutôt raisonnable et sensé de ne pas inviter Gabriel Matzneff sur les plateaux télévisions, alors même que l’écrivain reconnaît explicitement être un pédophile. Ne pas vouloir donner de visibilité et de récompenses à des personnes accusés d’affaires aussi graves est, je le pense, assez compréhensible.

Cependant, la « cancel culture » peut très vite dégénérer. Les attaques personnelles sont aujourd’hui presque devenues la norme sur les réseaux sociaux, et notamment sur Twitter, vu comme un véritable « tribunal ». A titre d’illustration, la française qui avait lancé le #Balancetonporc, Sandra Muller, a été condamnée en 2019 pour avoir diffamé l’homme qu’elle accusait de harcèlement. Le tribunal a estimé qu’elle avait « manqué de prudence » avec son tweet, et qu’elle avait « dépassé les limites admissibles de la liberté d’expression, ses propos dégénérant en attaque personnelle ». Cette logique d’usage intempestif des réseaux sociaux est au cœur de la cancel culture. Sous couvert de « libérer la parole », cette dernière s’éloigne parfois de la liberté d’expression et ne tolère nul autre débat que l’adhésion, tout en ouvrant la porte à la délation, et même à la censure.

La réécriture de l’histoire et l’épuration : quand la cancel culture va trop loin

On assiste parfois de nos jours à des scènes inquiétantes, au nom de l’« inclusivité », telles que des purges littéraires ou encore des destructions de statues historiques. Ainsi au Canada, plusieurs milliers d’ouvrages ont été retirés des bibliothèques scolaires et certains ont même été réduits en cendres. Ces livres ont été accusés de propager des stéréotypes sur des peuples autochtones, les Amérindiens. Ils ont donc fait l’objet d’un traitement radical : on les a tout simplement retirés des rayons, voire brûlés lors d’une « cérémonie de purification par la flamme ». Les écoles espéraient ainsi enterrer le racisme et la discrimination « dans l’espoir de grandir dans un pays inclusif ». La cause est belle mais il semble que ces actions aillent plutôt à contre-courant de la volonté de départ. A cause de cette épuration, il n’y aurait plus

d’erreurs historiques dont on pourrait tirer des leçons ni de succès à admirer. Si nous ne pouvons pas enseigner aux jeunes les problèmes du passé, ne seront-ils pas amenés à les reproduire à l’avenir ?

De la même manière, les statues de certains « grands hommes » associés à la colonisation où à l’esclavage sont déboulonnés. La statue de Jefferson, père fondateur des États-Unis mais propriétaire d’esclaves, sera par exemple bientôt retirée à la mairie de New York. Ce besoin part bien sûr de blessures parfois très profondes. Nous pouvons comprendre que les élus afro-américains soient choqués à l’entrée de la mairie en voyant la statue d’une personne ayant contribué à la traite négrière. Évidemment le but n’est pas de défendre des principes pour l’esclavage, mais doit-on pour autant supprimer toutes les traces du passé qui ne correspondraient pas à nos idéaux moraux ? De même, Aristote a été supprimé du programme par certains professeurs américains car le philosophe était favorable à l’esclavage. Cela signifie que le reste des pensées d’Aristote, ses contributions positives à la théorie politique moderne, à la physique ou encore à l’économie sont aussi jetées à la poubelle.

On le sait : faire table rase est une utopie dangereuse. L’analyse de nombreuses dictatures montre que celles qui ont voulu éliminer les références au passé ont échoué. L’explication de l’histoire est la meilleure manière de combattre les erreurs réalisées autrefois. Le passé ne doit pas être annulé mais doit être dévoilé, afin d’en tirer des leçons. Comment peut-on penser que la censure des œuvres artistiques passées va permettre un monde meilleur à l’avenir ? L’histoire ne s’efface pas, elle s’analyse.

Camille BARITEL

Margaux Chatillon

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