EELV va-t-il tuer Yannick Jadot ?

12 novembre 2020by Emeline Pineau1
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Yannick Jadot et Eric Piolle, aux Journées d’été des écologistes, à Pantin, le 22 août 2020 (Challenges 30/08/2020)

Malgré de bons résultats aux européennes et aux municipales, Europe Ecologie Les Verts (EELV) semble plus divisé que jamais et aborde l’élection présidentielle avec un leader affaibli, réveillant les ambitions au sein de son propre parti mais aussi au-delà.

Les municipales ont été fructueuses pour EELV. Le parti qui était jusqu’ici à la tête d’une seule grande ville, Grenoble, a cette fois-ci conquis plusieurs métropoles (13 de plus de 30 000 habitants) : Besançon, Strasbourg, Lyon, Annecy, Poitiers, Tours, Bordeaux… Michèle Rubirola, la nouvelle maire de Marseille à la tête du Printemps Marseillais (une liste héréroclite de gauche) est également membre du parti. Les Verts ont aussi contribué à la réélection de nombreux maires de gauche comme à Nantes, à Rennes et surtout à Paris. Comment expliquer un tel succès ? 

Avec son très bon score aux européennes (13,48 %) EELV est devenu le premier parti de la gauche française, ridiculisant le Parti Socialiste (6,10 %), la France Insoumise (6,37 %) ou encore Génération.s (3,27 %), le parti de Benoît Hamon. Le parti a surfé sur la vague de son succès européen pour s’imposer dans les négociations face au PS, lors de la constitution des listes aux municipales. Ainsi, le centre de gravité de la gauche s’est déplacé du PS vers EELV. 

Les Verts ont également remporté la bataille des idées. Tous les partis déclarent désormais lutter contre le réchauffement climatique. Ils doivent en effet répondre à une demande toujours plus pressante des Français sur le sujet. Selon un sondage Ipsos de 2019, le réchauffement climatique est la première préoccupation pour 52 % des Français. Un peu comme le Rassemblement National avec les sujets de l’immigration et de la sécurité, les électeurs préfèrent l’original à la copie. C’est là que réside l’une des explications du vote massif pour EELV.

Un parti divisé et en mutation

EELV se présente donc en favori de la gauche pour l’élection présidentielle de 2022. Mais comme toujours en politique, les ambitions personnelles et les fractures idéologiques affaiblissent les ambitions des partis. Ainsi, comme les autres partis traditionnels, EELV n’échappe pas aux dissensions internes qui pourraient réduire comme une peau de chagrin ses chances pour 2022.

Ces nouveaux résultats obligent EELV à faire sa mue s’il veut être vainqueur à la présidentielle. Il doit passer d’un parti d’opposition à un parti de gouvernement. Un homme s’attelle à cette tâche depuis 2017 : Yannick Jadot. Ce dernier a développé une stratégie d’élargissement de la base électorale. Le « jadotisme », si on peut l’appeler comme cela, consiste à adapter notre monde et nos modes de vie à l’urgence climatique, tout en ne cédant pas aux sirènes de la décroissance. Le jadotisme est plus consensuel et tente de s’adresser aux électeurs de centre gauche ; on peut penser au groupe parlementaire Ecologie, Démocratie, Solidarité, à Cédric Villani candidat dissident La République en Marche à Paris, mais aussi au centre droit avec les juppéistes ou les anciens supporters de Nathalie Kosciusko-Morizet et de Jean-Louis Borloo.

Cette “ouverture” suscite la fronde d’une aile du parti réunie autour du maire réélu de Grenoble, Eric Piolle. Cette aile plus “radicale” représente la base historique. C’est cette base qui vote lors des primaires et Jadot est en mauvais terme avec elle, à tel point que certains considèrent que s’il y a primaire au sein du parti pour 2022, Jadot perdrait. C’est l’opinion de Daniel Cohn-Bendit qui voit Jadot comme son « poulain », « Yannick va se faire avoir. S’il y a une primaire pour 2022 contre Eric Piolle, il n’a aucune chance. » (Le Monde Juin 2020).

Qu’est ce qui différencie Piolle de Jadot ?

Tout d’abord, leurs positionnements sur l’échiquier politique divergent. Piolle voit EELV comme un parti de gauche qui ne peut dialoguer qu’avec d’autres partis de gauche, même La France Insoumise, ce à quoi s’oppose fermement Yannick Jadot qui a même retiré la pancarte du parti à Clothilde Ollier à Montpellier pour cette raison. Il a finalement investi une autre candidate Coralie Mantion en face d’elle, ce qui a provoqué l’un des rares fiasco de ces municipales pour les Verts. Les « piollistes » s’opposent à cette ouverture entreprise par Jadot.

Ils se différencient également par leurs visions de l’écologie. Jadot défend une politique écologique plus conciliante. Il défend le Tour de France, quand le nouveau maire de Lyon Gregory Doucet le qualifie de « machiste et polluant ». Piolle défend une écologie presque idéologique sur laquelle il n’est pas possible de faire de concessions. Jadot considère l’écologie comme une politique et non comme une idéologie.

Jadot s’est imposé dans l’opinion mais pas dans sa base

Jadot part avec un temps de retard dans cette course puisque les nouveaux maires verts sont rarement de sa mouvance. Le maire emblématique de cette vague municipale, Pierre Hurmic, qui a renversé Bordeaux, cité à droite depuis 1947, pose notamment de grands problèmes à Jadot. En effet, c’est lui qui a lancé la polémique sur les sapins de Noël. Il a parlé d’un « arbre mort » et s’est opposé à leur présence lors des fêtes de fin d’année dans le centre de sa ville. Cette polémique résume bien le paradoxe vert. Les Français s’opposent en immense majorité à cette mesure (76 % selon un sondage Ifop) mais pas la base verte. Yannick Jadot s’y oppose également, mais timidement, évoquant “une question de forme” sur LCI le 18 Septembre. 

Yannick Jadot est dans l’opinion le candidat naturel d’EELV pour la présidentielle. Il n’a jamais caché ses ambitions, il a déclaré au JDD le 5 juillet dernier  « Je m’y prépare. L’écologie a une responsabilité immense : celle d’accéder au pouvoir pour transformer la vie des citoyens ». Avec Nicolas Hulot, Yannick Jadot est la seule figure politique écologiste faisant résonance chez les français (16 % contre 7% pour Eric Piolle dans le dernier baromètre Odoxa). Mais il est en grande délicatesse avec le parti, qui lui a infligé une défaite début octobre en repoussant le processus de désignation au-delà des élections régionales. Cette décision ouvre ainsi la porte à des primaires internes alors que Jadot espérait une désignation rapide : la sienne.

Le décalage est grand entre une base très ancrée à gauche et des sympathisants bien plus centristes. En effet, près de 48 % des sympathisants EELV considèrent qu’Emmanuel Macron est un « bon » président de la République, soit autant que les sympathisants LR, et 4 % de plus que les sympathisants PS (source : Baromètre politique Odoxa 27/10/2020). Yannick Jadot doit donc faire la synthèse entre sa base et les sympathisants centristes s’il veut être candidat en 2022.

Comme l’affirme Arthur Nazaret, auteur de Histoire de l’écologie politique : « Les Verts, comme ils le disent eux-mêmes, ont toujours été un parti coupeur de têtes. Dès leur création, ils préféraient parfois l’impuissance à l’émergence d’un chef ». Le parti n’aime pas les leaders qui aiment l’être. Or Jadot se pose en leader, comme le confirme Jean-Paul Besset, l’un des fondateurs du parti en 2010 :  « Il n’a jamais accepté d’être le second de cordée, avant même qu’il ne devienne une vedette politique. » Son leadership dérange cette base, sa méthode aussi, comme par exemple sa décision d’alliance avec Benoît Hamon annoncée aux médias avant toute discussion avec les militants. Yannick Jadot va donc devoir trouver un terrain d’entente avec son parti s’il veut en être candidat.

Le PS et Hidalgo à l’affût des faiblesses vertes

Le parti ne peut que ressortir affaibli de cette lutte fratricide. Eric Piolle, s’il est désigné candidat du parti à la présidentielle, devra se faire connaître par les Français, laissant libre l’espace politique à gauche à des prétendants bien plus implantés, notamment Anne Hidalgo. La maire de Paris est sortie renforcée des élections municipales, alors que tout le monde la déclarait perdante, raflant près de 48 % des voix. Elle laisse désormais la porte ouverte à la présidentielle en déclarant dans Le Point le 17 septembre dernier : « Je vois bien que le regard sur moi a changé. J’entends les commentateurs, je vois les réactions chaleureuses des Parisiens, celles des Français que j’ai croisés cet été. Ils aiment les responsables politiques combatifs, qui ont des cicatrices et ont relevé des beaux défis. » Elle profite du vide actuel à gauche, où seul Jean-Luc Mélenchon a déclaré sa candidature.

Son plus grand atout dans cette bataille est son alliance avec les Verts, qu’elle a réussi à canaliser puisqu’ils n’ont recueilli que 11 % au premier tour. Elle a fait de l’écologie sa matrice au cours de son premier mandat, laissant peu d’espace politique aux Verts parisiens. Dans les villes où les maires sortants de gauche ont réellement enclenché un tournant écologique (développement des pistes cyclables, interdictions de circulation, prédominance du bio dans les cantines etc.), les Verts n’ont pas obtenu de bons résultats. C’est d’ailleurs parce que Martine Aubry n’avait pas pris ce tournant qu’elle a été réélue si difficilement face à EELV (seulement 200 voix d’écart). Ainsi la stratégie d’alliance avec le PS pourrait se retourner contre les Verts.

Les défis sont donc nombreux pour Yannick Jadot et les écologistes s’ ils veulent remporter l’élection présidentielle de 2022. Yannick Jadot doit se réconcilier avec sa base s’il veut sortir vainqueur d’un face à face avec Eric Piolle. La peur du leadership, de l’élargissement et du compromis peuvent faire tergiverser le parti, qui peut perdre son leadership très récent à gauche au profit du PS, la formation historique, et d’Anne Hidalgo. Il faut toutefois relativiser. Les élections sont dans un an et demi, et la politique française est coutumière des surprises et des bouleversements. La bataille à gauche est encore balbutiante, contrairement à la droite où les candidats (Dati, Pécresse, Retailleau, Bertrand…) se bousculent au portillon. Il serait donc bien prématuré de déclarer la mort politique de Yannick Jadot.

Léo Major Double Licence 2 Anglais-Science Politique

Emeline Pineau

One comment

  • Maxime Le Guyader

    16 novembre 2020 at 18h43

    Très bon article précis et détaillé. Merci pour cet éclairage !

    Reply

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